30/11/2006

De l'Art, du Talent et du Divertissement...

picasso
Un ami m'a adressé un texte retranscrivant une discussion entre Picasso et un possesseur de 6 de ces tableaux. Je vous le livre tel qu'elle, parce qu'il vaut son pesant de cynisme...

VISITE A PICASSO
(Ou : De la fin de l’Art)

Antibes, 19 février.


J'avais, il y a beaucoup d'années, acheté a Paris six tableaux de Picasso, non pas qu'ils me plussent, mais parce qu'ils étaient à la mode et que je pouvais m'en servir pour faire des cadeaux aux dames qui m'invitaient à dîner. Mais récemment, me trouvant seul sur la Côte d'Azur et ne sachant comment passer mes journées, il m'est venu l'envie de voir en personne l'auteur de ces peintures.

Il vit tout près d'ici, dans une villa au bord de la mer, avec une très jeune et florissante épouse. Il a, je crois, 65 ou 66 ans, mais il est de bon sang catalan, vigoureux et bien fait, il a belle couleur et bonne humeur.

Nous avons d'abord parlé de certaines connaissances communes, mais bient6t la conversation a porté sur la peinture. Pablo Picasso n'est pas seulement un artiste heureux, mais aussi un homme intelligent, qui n'a pas peur de sourire, quand il faut, des théories de ses admirateurs.

Vous n'êtes ni un critique ni un esthète, m'a-t-il dit, et avec vous je peux parler librement. Quand j'étais jeune homme, j'ai eu, moi aussi, comme tous les jeunes gens, la religion de l'art, du grand art. Mais ensuite les années ayant passé, je me suis aperçu que l'art, comme on le comprenait jusqu'à la fin du XIXe siècle, est chose désormais finie, moribonde, condamnée, et que la soi-disant « activité artistique », dans son abondance même, n'est que la multiforme manifestation de son agonie. Les hommes se désintéressent toujours plus de la peinture, de la sculpture et de la poésie, malgré certaines apparences contraires. Les hommes d'aujourd’hui ont mis leur cœur à de tout autre chose : les machines, les découvertes scientifiques, la richesse, la maîtrise des forces naturelles, la conquête des terres de ce globe. Ils ne sentent plus l'art comme un besoin vital, comme une nécessité spirituelle, comme on le faisait en d'autres siècles. Beaucoup d'entre eux continuent à faire le métier d'artiste, à s'occuper d'art, mais pour des raisons qui n'ont pas grand chose à voir avec l'art véritable : je veux dire qu'ils le font par esprit d'imitation, par attachement à la tradition, par force d'inertie, par ostentation, par luxe, par curiosité intellectuelle, par mode ou par calcul. L'habitude ou le snobisme les font vivre encore dans le passé récent, mais le plus grand nombre, dans l'élite ou dans le peuple, n'a plus de passion sincère et chaude pour l'art ; on y voit tout au plus une distraction, un divertissement, un ornement. Peu à peu les nouvelles générations, éprises de mécanique et de sport, plus sincères, phis cyniques et plus brutales, laisseront l'art aux musées et aux bibliothèques, comme des restes du passé, incompréhensibles et inutiles.

Que peut faire un artiste qui voit clair, comme il m'est arrivé à moi, dans cette fin prochaine de l'art ? Changer de métier serait une décision trop dure, d'ailleurs dangereuse au point de vue alimentaire. Il n'y a donc pour cet homme que deux voies à suivre : chercher à s'amuser et chercher à faire de l'argent.

Du moment que l'art n'est plus la substance dont se nourrissent les meilleurs, l'artiste peut se livrer à son gré à des essais variés de nouvelles formules, à tous les caprices de sa fantaisie, à tous les expédients du charlatanisme intellectuel. Le peuple ne cherche plus dans l'art ni soulagement ni exaltation ; mais les raffinés, les riches, les oisifs, les extracteurs de quintessence, ceux-là cherchent le nouveau, l'étrange, l'original, l'extravagant, le scandaleux. Quant à moi, depuis le début, j'ai satisfait ces messieurs, et les critiques, avec toutes les bizarreries variées qui me sont venues à l'esprit : moins ils me comprenaient, plus ils m'admiraient. A force de m'amuser à tous ces jeux, à ces danses sur la corde, à ces casse-têtes, A ces rébus, à ces arabesques, je suis devenu assez vite célèbre. La célébrité, pour un peintre, cela veut dire des ventes, des gains, la fortune, la richesse. Maintenant, comme vous le savez, je suis célèbre, je suis riche. Mais quand je suis seul, en tête à tête avec moi-même, je n'ose pas me considérer comme un artiste dans l'ancien et grand sens du mot. Giotto et Titien, Rembrandt et Goya ont été de vrais peintres : moi, je ne suis qu'un amuseur public, qui a compris son temps et qui a exploité de son mieux l'imbécillité, la vanité et l'avidité de ses contemporains. La confession que je vous fais est amère, plus douloureuse que vous ne pouvez le croire, mais elle a le mérite d'être sincère.

Et après ça, a conclu Pablo Picasso, allons boire.

Notre conversation a duré plus longtemps, mais je n'ai pas la patience de noter les autres paradoxes cyniques qui sont sortis des lèvres du vieux peintre catalan.

16:30 Écrit par Cityzen dans Général | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

Commentaires

Chuis d'accord avec Cherge Bah... heu... chuis d'accord avec Pablo. Oui, Pablo, c'est ça.
Surtout sur la partie "allons boire", pour être franche.
Paske le reste, chuis pas sûre d'avoir tout compris. Pourtant, j'ai relu le tout 3 fois. Au moins.
Mais une chose est sûre : Pablo a raison. Et pourtant, j'aurais jamais cru que je serais un jour d'accord avec un Catalan...

Écrit par : Ferdie | 01/12/2006


Interessant ce texte. La source est-elle viable?

Écrit par : captain america | 04/12/2006

Source Bah c'est dans un livre... mais le hic, c'est que je ne me rappelle ni du titre, ni de l'auteur...
J'investigue et te tiens au courant...
Mais en tout cas, c'est sûr que c'est pas Soral ! Ah ça ! Non !C'est pas Alain Soral ! Je ne le permettrais pas !!!

Écrit par : Cityzen | 06/12/2006

Réponse à Cap' Ce texte provient du livre « El libro negro », de Giovanni Papini ; édition originale en italien, publiée également en français et en espagnol.
Ces éditions sont devenues introuvables.

Écrit par : Cityzen | 07/12/2006

Complément d'info En français, il s'agit de "Le Livre Noir" de Giovani Papini, traduit par Julien Luchaire et paru aux éditions La Rose des Vents chez Flamarion, disponible sur Amazon.fr à l'adresse suivante : http://www.amazon.fr/s/ref=nb_ss_w/171-8088088-9829811?__mk_fr_FR=%C5M%C5Z%D5%D1&url=search-alias%3Daps&field-keywords=le+livre+noir+papini&Go.x=17&Go.y=15

Écrit par : Cityzen | 07/12/2006


Merci beaucoup chef!

Écrit par : captain america | 07/12/2006

Je vous complimente pour votre éditorial. c'est un vrai travail d'écriture. Développez .

Écrit par : serrurier paris | 12/09/2014

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